Entendre les silences tueurs
Quand des paroles sont effectivement prononcées, quand une réalité se donne à voir, il est encore possible de parler, de se lever, de dénoncer. Mais qu’en est-il des silences. Tant au point de vue de la parole que du réel, le silence semble n’avoir aucune consistance, ne donner aucune prise. Or, nous savons par expérience que bien des silences sont éloquents et qu’ils ont un impact bien réel sur la chair.
Il y a le silence bienveillant qui laisse un autre s’approcher et vivre ; il y a de multiples formes de silences qui expriment indifférence, haine, rejet ; de ces silences la chair ne sort pas indemne.
Dans les évangiles, Jésus entend les silences, et ce, dont ils sont porteurs.
Jésus dénonce souvent des abus explicites qui ont lieu sous ses yeux et les yeux de ses disciples. Mais il arrive qu’aucun abus ne soit visiblement commis et que Jésus, pourtant, mette en lumière une violence qui restait latente, implicite, et qui est aussi ravageuse qu’un outrage public ou une insulte effectivement proférée.
IL montre par-là que l’abus est parfois tellement intégré au quotidien tellement implanté par ceux à qui il profite qu’il en devient invisible ; on est généralement étonné d’entendre appeler « abus » ou « violence » ce que « l’on avait toujours fait ainsi ».
C’est là un aspect important de son enseignement et de la formation qu’il donne à ceux qui le suivent. Il s’agit toujours d’aller plus loin que le premier coup d’oeil, que l’écoute superficielle, pour surprendre une vérité précieuse ou, au contraire, une infamie qui ne dit pas son nom.
Quand Jésus parle de « veiller », il ne fait pas entrer ses disciples dans une espèce de fébrilité inquiète, comme s’il fallait sans cesse s’attendre à la fin du monde ou s’interroger sur ce que l’on aurait oublié de faire, de dire.
Il appelle plutôt à un état d’éveil de chaque jour : est-ce que, dans telle parole même anodine, dans tel acte même banal, on perçoit la résonance du Royaume ou au contraire la criaillerie grinçante du monde ?
Extrait du livre : Comment tuer Jésus ?
Philippe LEFEBVRE
