J’ai retrouvé la parole
J’ai retrouvé la parole alors que j’ignorais en avoir été privé. Enfant, j’ai été abusé ]…[ pendant plusieurs années.
Il m’a été donné un jour de me le dire à moi-même puis de parler. Je n’avais pas imaginé que cela aurait été si bienfaisant. Il m’aurait fallu croire que la honte n’était qu’un fantôme, qu’elle n’était rien en comparaison de la paix à se libérer des entraves.
Je ne savais pas que je m’étais tu.
Je ne me souviens pas m’être décidé à me taire : la parole n’est pas venue. Pendant de longues années, j’avais cherché mes mots, par instinct de survie. J’admire poètes et musiciens qui entendent chanter le silence. Ils m’ont ouvert l’oreille.
J’avais à sonder le coeur d’une douleur dont je croyais qu’elle était passée, j’ai su heureusement inventer une vie, la recevoir de beaucoup de rencontres et d’émerveillements. Cette vie m’a sauvé. […]
Pendant des années, j’ai soupçonné que quelque chose se tenait caché.
Mais rien en vue, rien à dire. Jusqu’au jour où j’ai pris soin de mon dos. Ou plutôt, d’autres en ont pris soin pour moi, et m’ont invité à le faire à mon tour, avec douceur.
J’ai parlé quand je n‘ai plus eu mal. J’avais à porter – j’avais apporté – un lourd secret, emmuré dans mes vertèbres, un cri étouffé avant même d’avoir pu être expulsé. En allégeant mes douleurs, d’autres ont permis que ma parole se forme.
Elle a pu s’échapper de là où elle se tenait captive. Par des massages, des exercices et des pressions libératrices, ils avaient fait de leurs mains un levier.
Ce qui souffrait dans mon dos est monté jusqu’à mes lèvres.
Ma parole s’est extirpée de mes muscles endoloris, elle m’a fait prendre corps et choisir la liberté.
Cela peut se raconter.
Extrait du livre : Prière de ne pas abuser
Patrick C. GOUJON
